Voir le réel, penser dans la durée, réapprendre à tenir
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L’illusion des sociétés qui ont perdu le sens du réel
Imaginez la scène.
Nous sommes dans le bureau d’un juge antiterroriste. Face à lui, un homme mis en examen pour des faits liés au djihadisme. Le magistrat interroge, cherche à comprendre, tente de reconstruire une logique.
Et puis, la rupture :
« Pourquoi vous fatiguez-vous tant avec vos questions ? J’ai Dieu à mes côtés, et nous, nous avons le temps pour nous. »
Tout est là.
Non pas dans la violence elle-même, mais dans l’écart de perception du monde.
Une erreur de lecture
Depuis des décennies, une même grille d’analyse s’impose.
On explique.
On contextualise.
On réduit.
Chômage. Exclusion. Discrimination. Héritage historique.
On cherche des causes matérielles à ce qui relève d’un autre ordre.
Or, que disent ceux que l’on prétend analyser ?
Ils parlent de Dieu.
Ils parlent de conquête.
Ils parlent d’éternité.
Le décalage est total.
Ce n’est pas seulement une erreur.
C’est un refus.
Un refus de prendre au sérieux ce qui est pourtant dit explicitement.
La perte du sens du temps
« Nous avons le temps. »
Cette phrase exprime un rapport au monde.
D’un côté :
- le court terme
- l’échéance électorale
- la gestion immédiate
De l’autre :
- la durée
- la transmission
- la projection
Une civilisation qui ne pense plus le temps long se condamne à subir ceux qui le maîtrisent.
Une pensée hors-sol
Ce décalage se retrouve partout.
Un maire autorise un centre culturel islamique.
Il pense : paix sociale, intégration, équilibre.
En face, on pense :
- implantation
- visibilité
- continuité
Deux logiques.
Deux temporalités.
L’une gère.
L’autre s’installe.
Le déracinement comme cause profonde
Ce déséquilibre n’est pas seulement stratégique.
Il est intérieur.
Dans L’Enracinement, Simone Weil définit l’enracinement comme un besoin fondamental : être relié à une histoire, à un milieu, à des obligations et à des devoirs*.
Ce lien structure la pensée.
Quand il disparaît :
- les repères s’effacent
- les mots se vident
- le réel devient flou
Une société déracinée ne disparaît pas immédiatement.
Elle devient incapable de se comprendre.
Elle devient incapable de se défendre.
*Note utile de Jean Jacques Rousseau
Les devoirs sont une dette / donc une contribution / vis à vis du groupe auquel on appartient ou auquel on veut appartenir.
Une inversion des priorités
Une autre transformation s’opère.
Le passage :
- des devoirs vers les droits
- de la responsabilité vers la revendication
Une société qui ne se pense plus en termes de devoirs perd la capacité à défendre ce qui la dépasse.
Cette société devient instable, fragmentée, réactive.
Retrouver la lucidité
Dans ce contexte, la première étape n’est pas l’action.
C’est la lucidité.
- entendre ce qui est dit
- ne pas traduire immédiatement
- accepter le sens littéral
- penser dans la durée
Une civilisation tient par la clarté de sa conscience.
Cette clarté consiste à nommer sans déformer.
À voir sans atténuer.
À comprendre sans projeter.
Perdre cette clarté, c’est filtrer le réel.
La retrouver, c’est supprimer ce filtre.
Mais cela ne suffit pas.
La lucidité doit s’incarner dans une stabilité intérieure.
C’est ce que permet l’enracinement :
- il fixe
- il ordonne
- il donne du poids
Une pensée enracinée ne s’adapte pas en permanence.
Elle tient.
Et c’est parce qu’elle tient qu’elle peut voir.
La bataille culturelle se gagne d’abord dans les esprits.
Mais un esprit sans attaches finit toujours par céder.
Or, nous sommes tous comme un arbre, encore plus un collectif, une culture, une nation, une civilisation, et sans racines on ne pousse pas. Et plus nos racines sont profondes plus on monte haut et on résiste à toutes les tempêtes.
Jean François Harel
Retrouver une mémoire active
Cependant, une question demeure.
De quoi parle-t-on, concrètement, lorsque l’on parle d’enracinement ?
Qu’est-ce qui a existé, et qui semble aujourd’hui affaibli ?
Qu’est-ce qui faisait qu’une civilisation était capable de produire, de créer, de durer ?
Pourquoi une telle capacité militaire dans la durée ?
Pourquoi une diplomatie capable d’imposer des équilibres et de structurer des rapports de force ?
Pourquoi une telle densité d’inventeurs, d’ingénieurs, d’artistes ?
D’où venait cette capacité à créer dans tous les domaines ?
Était-ce seulement une question de moyens ?
Ou une certaine manière de concevoir la liberté — non pas abstraite, mais structurée, orientée ?
Pourquoi cette intensité créative semble-t-elle aujourd’hui moins évidente ?
Qu’est-ce qui permettait de concilier :
- organisation collective
- initiative individuelle
- projection dans le temps
Comment des modèles hybrides ont-ils pu émerger, cherchant un équilibre entre systèmes opposés, du communisme au capitalisme — comme l’idée de « participation » portée par Charles de Gaulle ?
Qu’est-ce qui rendait cela possible ?
Était-ce une vision du monde ?
Une cohérence intérieure ?
Un rapport particulier au réel ?
Ce qui rendait tout cela possible n’était pas une somme de réussites isolées, mais une cohérence d’ensemble, rendue possible par un certain degré d’enracinement.
Ces questions ne demandent pas à être inventées.
Elles demandent à être retrouvées.
Ce qui est en jeu
Revenons à la scène initiale.
Un homme parle à partir d’une vision du monde cohérente, stable, orientée.
Face à lui, une institution doute, traduit, reformule.
Le problème n’est pas seulement ce qui est dit.
Il est dans la solidité de celui qui parle, et dans la fragilité de celui qui écoute.
Si la parole est déformée, la réponse sera fausse.
Si elle est atténuée, la réponse sera insuffisante.
Si elle est refusée, il n’y aura plus de réponse du tout.
C’est là que se situe l’enjeu.
Car ce qui fait la force d’une vision du monde, ce n’est pas seulement son contenu.
C’est sa capacité à durer, à se transmettre, à rester cohérente.
C’est exactement ce que produit l’enracinement.
Une civilisation enracinée :
- comprend
- anticipe
- tient
Elle ne subit pas le réel.
Elle lui fait face.
Conclusion
Revenir à une pensée enracinée, au sens de L’Enracinement,
ce n’est pas revenir en arrière.
C’est retrouver une condition minimale :
voir clairement,
penser juste,
et tenir.
Sans enracinement, rien ne tient. Il faudra avoir l’humilité de se remettre en question afin d’approfondir nos racines…
Grégoire Lecocq, président de l’association Réunion & Décision Citoyenne
Relecture par Jean François Harel
(d’après un article de blog d’Atilio Faoro, publiée par Guillaume Gattermann,délégué général d’Avenir de la Culture)


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